 « An amzer a zo bet »
Je discutais avec un ami et il me demandait si j’étais bretonnante. « Non lui dis-je, ma grand-mère était réticente à m’apprendre le breton bien que je le lui aie demandé à plusieurs reprises ». Les rares mots bretons que je connaisse et que j’utilise naturellement lorsque je parle, sont ceux qui émaillaient la conversation dans mon entourage. Ma grand-mère réservait cette langue mystérieuse aux retrouvailles dominicales avec ses sœurs. Après la messe, les campagnardes se retrouvaient chez ma grand-mère Marie-Anne, qui habitait le bourg. Les commérages allaient bon train, en breton, bien sûr ! Elle parlait de même avec ma mère quand certaines conversations ne concernaient pas les oreilles des enfants.
Je ne pense pas toutefois que cette raison, à elle seule, fût suffisante à ma grand-mère pour me priver de l’accès à sa langue maternelle. Un sentiment de honte ? Je ne le pense pas. Mon grand-.père a, en effet, tenu à ce que le breton soit la première langue de sa fille. Mais dans la cour de l’école de leur enfance et jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale, le breton n’avait pas droit de cité. Gare à celle (ou celui à l’école des garçons) qui le parlait ! L’épée de Damoclès ou plutôt la « vache », s’abattait sur vous. Vous-vous retrouviez avec un sabot autour du cou ou en bandoulière. Ce témoin de votre inculture ne venait pas de l’institutrice mais de la copine qui avait eu la « vache » et qui le refilait au plus vite à la première qui ne parlait pas français. Bonne façon d’apprendre à la fois le français et la délation !. Une personne que je connais en garde un souvenir très amer. |
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Cette gamine-à l’époque- se trouvant distinguée de l’ordre de la vache entendit parler breton près d’elle. Elle se précipita et passa le symbole de l’infamie à… sa cousine. Il est toujours resté entre elles l’ombre du sabot.
Marie-Anne se débrouillait bien en français, à l’école, mais c’est à plus de vingt ans, qu’elle a vraiment été confrontée au parler français ; quand elle a suivi mon grand-père, alors marin d’état à Toulon. C’était une femme qui avait beaucoup d’amour propre. et il était hors de question qu’on se moque d’elle. Aussi, allait-elle faire ses courses le soir, au moment où les commerces se vidaient pour s’exprimer sans que trop de personnes entendent son accent.
En plus du sentiment d’être archaïque quand on était bretonnant, on avait certainement l’impression que le breton était désormais inutile. Adaptation, intégration à un système qui se modernise à grands pas d’un côté, mais appartenance à une société traditionnelle de l’autre. Ce sont les incohérences auxquelles ont dû faire face nos grands-parents et arrières-grands-parents. Ils ont été écartelés entre deux mondes. Sans doute, encore plus les femmes que les hommes par le poids de la tradition.. Marie-Anne a suivi son époux au-delà des frontières bretonnes. Elle s’est adaptée à la vie urbaine française. Lors de son deuxième séjour à Toulon, elle a décidé de ne plus porter la coiffe. Mais quand elle est revenue dans son bourg du Finistère, sa mère lui a demandé de ne plus se mettre près d’elle à l’église. Elle ne reprendra plus jamais cette place.
Comme les papillons du jardin de ma grand-mère, les locuteurs bretons sont comptés et on s'aperçoit, d’année en année que leur nombre diminue. On se réalise aujourd'hui que tous les maillons sont nécessaires à l'harmonie de la vie. |